Mauvaise nouvelle pour la biodiversité : « Un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction », selon un énième rapport alarmiste. Pourquoi ces cris d’orfraie pour quelques espèces en moins ? C’est que, voyez-vous, « nos activités humaines » – comprendre : nos activités économiques – « sont très dépendantes de la biodiversité dont nous retirons des services irremplaçables ou à coût très faible ».

Et on ne sait quels malheurs imprédictibles pourraient advenir si les récifs coralliens, les insectes ou les rhinocéros blancs d’Afrique australe disparaissaient, et cessaient donc de travailler à la bonne poursuite du commerce mondial, qui, pour les remercier, livre à la destruction l’entièreté de la biosphère, opportunément transformée en « ressource naturelle ».

Pour disperser les doutes qui ne manqueraient pas de s’élever dans les consciences effarées par cette situation contradictoire, Le Monde a récemment convoqué l’auteur d’une Écologie pour les Nuls. Une certaine Lulu demande à ce chercheur en écologie : « Je suis dévastée par ce genre de nouvelle. Que puis-je faire, de ma place de citoyenne, face à l’inaction coupable des dirigeants du monde ? »

Les déclarations de bonne intention

Comme beaucoup de ses collègues scientifiques chez qui l’érudition savante côtoie la plus lucide clairvoyance politique, notre expert n’entend pas le moins du monde changer ou supprimer le système politique qui rend les dirigeants si inactifs : il rappelle à Lulu qu’il ne faut pas désespérer car, somme toute, nous sommes en démocratie, et une démocratie, c’est bien connu, fournit des cartes électorales à tous ceux qui veulent changer le monde.

L’efficacité politique du vote, qui ne fait aucun doute, est démontrée avec un certain brio syllogistique : « Les politiciens font ce que les électeurs veulent s’ils veulent être élus. [Donc :] votez pour ceux qui mettent l’environnement en premier lieu. » Au fond, il importe peu que les politiciens ne manquent jamais de nous rappeler à quel point ils sont impuissants devant le désastre.

Certes, les déclarations de bonne intention ont rythmé les sommets, les COP et autres cérémonies d’apparat des Etats, depuis une cinquantaine d’années d’inaction. Certes, tout indique que les Etats ont voulu leur « paralysie », et qu’ils sont les créateurs de ce qu’ils brandissent comme des obstacles aux politiques écologiques (traités internationaux, dette, objectifs de croissance économique, etc).

L’enjeu du vote

Mais de si petits aléas ne sauraient ébranler la confiance de notre scientifique en la tranquille rationalité des élections. Après tout, même le désespérant GIEC attend le salut des « policy makers », qui devraient bien trouver les moyens de nous sortir de là, après avoir organisé depuis deux siècles la dévastation durable !

Mais admettons : vous n’êtes pas convaincus de l’efficacité du vote, ou pire, vous pensez que la démocratie représentative limite l’expression du peuple. Qu’à cela ne tienne, on sera heureux de vous apprendre que vous n’avez pas une, mais deux cartes en main pour agir : en bon citoyen, c’est-à-dire en bon consommateur, vous disposez forcément d’une « carte de crédit ».

Or « vos choix de consommation font une différence énorme (moins de viande, moins d’emballages, moins d’huile de palme, etc.) », nous explique l’expert. Passons, là encore, sur le fait que la jeunesse n’accorde plus aucun crédit, justement, à cette vieille rhétorique culpabilisante et individualisante des choix de consommation.

Continuer sa petite vie

Car ce fameux « choix », somme toute, est assez limité : au fond Lulu a-t-elle choisi de se loger si loin de cette grande ville où les prix sont si chers, et de ne pouvoir s’y rendre qu’en voiture (malheur, elle a acheté une diesel à l’époque où c’était la mode !) ? A-t-elle choisi d’implanter ces panneaux publicitaires dans les rues et les gares, qui consomment autant que « trois familles » à l’année ?

A-t-elle même choisi ses pensées, ses désirs, ses craintes, à une époque qui laisse bien peu le temps d’y réfléchir sereinement et collectivement ? Peu importe, au fond, que des zadistes aient plus d’impact – y compris sur la reprise en main de leur consommation – en bloquant la construction d’un aéroport que Lulu avec sa carte de crédit. Il suffit d’attendre que, dans un élan général de « bonne volonté », tout le monde continue sa petite vie en ajustant sa consommation de viande ou de chaussures. Et tout ira bien !

Si on résume donc ce que recommande l’écologie « pour les Nuls », voici le mode d’emploi pour agir contre la catastrophe : il suffit à Lulu de voter pour des candidats qui se prétendent écolo aux prochaines élections, et de n’acheter que du « made in France » pour enrayer une extinction de masse « made by capitalism ». Sans droit de vote ni argent, désolé, vous ne servez à rien.

La véritable catastrophe

Bien que nous soyons pleinement convaincus par tant de verve et de lucidité scientifiques, un souci minimal des bonnes pratiques démocratiques nous incline cependant à laisser la parole à un contradicteur. Nous avons donc écrit à notre expert, Sablo Pervigne [allusion à l’essayiste Pablo Servigne, auteur de Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015)], que d’aucuns qualifieraient sans doute d’« ultravert », pour lui demander ce qu’il répondrait, lui, à Lulu : « Chère Lulu, il y a toutes les raisons d’être “dévasté”, mais ce n’est pas en faisant chauffer tes cartes d’électeur et de crédit que tu arrêteras le réchauffement climatique. Les scénarios catastrophistes et les appels alarmants des scientifiques, de décennie en décennie, ne produisent rien d’autre que de l’impuissance et de l’attente. Depuis cinquante ans, les gouvernements successifs nous promettent le pire “dans un futur proche”, et nous voilent ce faisant la catastrophe qui est déjà là. 

La véritable catastrophe, c’est que nous ne sommes plus sensibles à la laideur du monde dans lequel nous vivons, et que nous attendons notre salut de ceux qui ont présidé à la destruction de la planète. Nous ne devons plus rien attendre que de nous-mêmes.

L’Etat nous infantilise, la science nous rend insensible. Plutôt que de compter les espèces, il nous faut réapprendre à nouer des relations intuitives avec les animaux, les plantes et les milieux. Au lieu d’évaluer les services rendus par les “écosystèmes”, il nous faut les habiter et les défendre.

Allons donc, Lulu ! Ne reste pas à ta “place de citoyenne”. Lève-toi et rejoins les autres : ceux et celles qui marchent, qui s’organisent, qui développent d’autres rapports au vivant et mettent en œuvre de nouvelles manières de produire, de vivre ensemble et de régler leurs problèmes. Qui ont compris que dresser des éoliennes et promouvoir les “greentech” ne ferait qu’enrichir les entreprises et prolonger le désastre en cours. 

Qui pensent que leur action, pour être efficace, ne peut pas se contenter d’être seulement constructrice, et qui donc démontent des chantiers, bloquent des grands projets inutiles et détruisent ce qui ravage nos lieux de vie. L’avenir est aux ZAD et aux ronds-points. Il s’agit de reprendre en main nos vies et nos conditions matérielles d’existence, depuis la base.

A trop considérer les piteuses cartes qu’on a en main, on en viendrait presque à oublier qu’on a des mains. Or, a-t-on jamais fini d’explorer les infinies possibilités que recèle la main, cet “instrument des instruments”, qui se verrait bien sous-employé à ne manier que la carte électorale et la carte de crédit, quand il y a tant d’outils et d’armes à disposition ? A la piètre alternative des deux cartes, nous préférons la maxime d’Aristote : “L’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils”. »