Les crises et leurs solutions écologiques
Par Eric le samedi 18 octobre 2008, 00:35 - Economie - Lien permanent
Dans un discours prononcé le 14 octobre, à l'Assemblée nationale, lors du débat sur le Conseil européen, Yves Cochet, député Vert, définit la crise sous toutes ses facettes : financière, économique, écologique, politique, sociale ou culturelle. Il critique la recherche systématique de la croissance et appelle à l'édification d'un autre modèle économique, dont les caractéristiques seraient : autosuffisance locale et régionale en matière énergétique et alimentaire, décentralisation géographique des pouvoirs, relocalisation des activités économiques et planification concertée.
Monsieur le président, je parle
au nom des députés Verts.
La
catastrophe actuelle n’est pas une crise financière, économique,
écologique, politique, sociale ou culturelle. Elle est tout cela à la fois et
simultanément, ce en quoi elle est totalement inédite.
Elle est, en un mot, une crise anthropologique. Pour le comprendre, il nous faut remettre en question toutes nos croyances – et Dieu sait si elles sont nombreuses ici. Il nous faut décoloniser l’imaginaire. Il nous faut penser l’impensable.
La débâcle financière actuelle n’est pas d’abord, comme on l’entend ici ou là, une crise de liquidité. C’est une crise de surgonflement des actifs financiers par rapport à la richesse réelle, c’est-à-dire l’opposé d’une crise de liquidité. Le marché financier, en d’autres termes le volume des échanges de papier virtuel, est plus de vingt fois supérieur aux échanges de l’économie réelle. La richesse réellement existante n’est plus suffisante, comme jadis, pour servir de gage à la dette financière. Un seuil a été dépassé : le seuil de liaison entre le capitalisme, fondé sur le crédit, et les ressources naturelles, qui sont la base de toute richesse réelle.
L’effondrement financier actuel s’explique par le dépassement de ce seuil, par la rupture de cette liaison. Autrement dit : la dette est totalement dévaluée en termes de richesses réellement existantes. Avant l’intervention des États et en l’espace de quelques jours, personne ne désirait plus échanger une richesse réelle contre une dette, même rémunérée par un fort taux d’intérêt. La dévaluation de la dette s’explique par cette déconnection, et non pas par un manque de crédit, d’argent en circulation ou de prêts entre banques – cliché véhiculé ici et là.
LA CROISSANCE REND PAUVRE
La question principale est donc : la croissance de l’économie réelle peut-elle
être assez forte pour rattraper la croissance massive de la dette ? Évidemment,
la réponse est non. La croissance de l’économie réelle est
désormais fortement contrainte par la raréfaction des ressources
naturelles qui forment la base de tous les systèmes de sustentation de la
vie économique et sociale. Cette contrainte s’exerce à la fois en amont par la
déplétion
minérale et fossile – par
exemple le pic de
Hubbert – et en aval par la pollution de l’atmosphère, des terres
et des océans.
En outre, les inégalités
croissantes de revenus depuis trente ans n’incitent pas les ménages à la
consommer, sauf par le biais de crédits qui gonflent encore plus la dette.
Ainsi, les coûts marginaux de la croissance sont désormais supérieurs à ses
bénéfices marginaux. Autrement dit encore : la croissance physique réelle nous
rend de plus en plus pauvres.
Pourtant, l’aveuglement des dévots de la croissance continue
de plus belle ! Ainsi, la déclaration émise par l’Eurogroupe avant-hier commence de
la façon suivante : « Le système financier apporte une contribution essentielle
au bon fonctionnement de nos économies et constitue une condition de la
croissance. »
C’est une forme de religion, une théologie, une croyance (voir
document joint NDLR). Mais l’économie réelle n’est plus en croissance – même
négative, madame la ministre : elle est en récession ! Nous pourrions presque
prendre des paris sur l’avenir, hélas, car tout cela est bien malheureux. Ceux
qui, malgré des signes avant-coureurs objectifs, matériels et présents depuis
des années, n’ont pas anticipé, se trouvent fort démunis, y compris dans leur
imaginaire.
OBJECTIF : LA DÉCROISSANCE
Quel objectif devons-nous donc viser, en France et en
Europe ? Il faudrait que les banques tendent progressivement vers un taux de
réserves idéal, c’est-à-dire égal à 100 % de leurs prêts. Toutes les banques
devraient devenir graduellement de simples intermédiaires entre déposants et
emprunteurs, et non plus des « machins » qui créent de la monnaie à partir de
rien et la prête avec intérêt.
Comme je l’ai expliqué, la recherche de la croissance est désormais
antiéconomique, antisociale et antiécologique. La croissance est
appauvrissante. De toute façon, que vous le reconnaissiez ou non, que vous le
vouliez ou non, la récession est là ! Vous n’avez pas su l’anticiper car vos
modèles économiques sont périmés, et je crains, hélas, qu’à cause de votre
aveuglement, elle ne soit longue et pénible, notamment pour les plus
défavorisés, qu’ils vivent dans les pays de l’OCDE ou dans
ceux du sud.
Toutes nos actions devraient être guidées par la volonté de faire
décroître l’empreinte écologique des pays de l’OCDE. Je sais – et les
sourires que je vois me le confirment – que les dirigeants du Conseil européen
et vous-même, monsieur le Premier ministre, avez un autre modèle en tête afin
de retrouver la croissance. Quelle illusion ! Vous essaierez de sauver la
sacro-sainte croissance à laquelle vous croyez parce que vous êtes incapables
d’imaginer un autre
modèle économique, un autre type de société.
L’espoir d’une nouvelle phase A du cycle de Kondratiev succédant à la phase B que nous traversons depuis trente ans, est vain. Nous ne sommes pas à l’aube d’une nouvelle croissance matérielle ou industrielle, mais dans la phase terminale du capitalisme, comme le disait Immanuel Wallerstein il y a trois jours.
AUTOSUFFISANCE, RELOCALISATION ET PLANIFICATION
Les possibilités d’accumulation réelle du système ont atteint leurs limites, pour des raisons géologiques et économiques que vous ne voyez pas. II faudrait mettre en place quelque chose d’entièrement nouveau, une société de sobriété dont je ne peux dessiner, de manière très sommaire, que quatre orientations principales.
Premièrement : tendre à l’autosuffisance locale et
régionale en matière énergétique et alimentaire, au nord comme au sud.
Deuxièmement : aller vers une décentralisation géographique
des pouvoirs – bref, vers une France fédérale
dans une Europe fédérale.Troisièmement : s’efforcer de
relocaliser les activités économiques.
Quatrièmement : viser une planification concertée et
l’instauration de quotas, notamment en matière énergétique et
alimentaire.
À défaut d’une telle vision et d’une telle action, je crains que notre
continent européen ne traverse bientôt des épisodes troublés dont nous
apercevons déjà les prémisses. Je prends date aujourd’hui devant vous !
John Stuart
Mill disait : « Aux grands maux, les petits remèdes n’apportent
pas de petits soulagements, ils n’apportent rien. » Les grands
maux actuels de l’Europe et du monde réclament donc une
créativité et une inventivité politiques
inédites dans notre histoire. C’est à cette hauteur de pensée et d’action
que j’appelle les dirigeants européens, afin de sauver la paix, la démocratie
et la solidarité.